La protection des terres agricoles sans relève ne sert à rien

Agriculture

Terre agricole abandonnée

Dans la MRC de Vallée-de-l'Or en 1982,
une terre agricole à l’abandon qui porte
encore la trace des labours sur son sol
argileux très lourd. Photo: Daniel Bédard,
© Le Québec en images, CCDMD.

Ces jours-ci, la Coalition pour la protection du territoire agricole (CPTAQ), dirigée par l’Union des producteurs agricoles (UPA), s’insurge contre l’étalement urbain qui menace le territoire agricole du Québec. Menace très réelle surtout dans la grande région autour de l’Île de Montréal. Les terres sont convoitées pour le développement de complexes résidentiels et commerciaux. La coalition est également formée de syndicats, scientifiques et groupes environnementalistes. La coalition aborde le problème à l’envers. Avant de protéger le territoire agricole, encore faut-il qu’il y ait une relève agricole. Si cette relève n’existe pas pourquoi protéger le territoire?

Le cri d’alarme de la coalition vise à convaincre Québec de stopper le dézonage agricole qui serait hors contrôle. Des demandes de dézonage de 3000 hectares furent faites pour des terres agricoles sur la Communauté métropolitaine de Montréal en 2003. Cela équivaut aux dix années entre 1992 et 2002. Les demandes de dézonage suivent une courbe exponentielle. Depuis 1994, c’est 50 000 hectares qui furent dézonés au Québec. Pourtant il n’y a que 2% du territoire du Québec qui est cultivable et les meilleures terres sont dans la plaine du Saint-Laurent. La CPTAQ affirme que 30 000 hectares, qui ne sont pas en territoire agricole, sont disponibles pour la construction sur le territoire de la CMM. La réponse à propos des demandes de dézonage de terres agricoles se trouve en périphérie de la grande ville dans des municipalités qui manquent d’espace et qui veulent prendre leur expansion. Les revenus fiscaux résidentiels et commerciaux étant beaucoup plus élevés que pour les terrains agricoles.

La CPTAQ est très préoccupée par cela car lorsqu’on construit sur une terre agricole, jamais plus elle ne retrouvera sa vocation première. S’il y a moins de terres agricoles, c’est certains qu’il y a moins de producteurs et donc de membres de l’UPA. Les solutions proposées par la coalition sont le développement des terres non zonées, relancer les vieux quartiers et mettre sur pied un plan de développement qui dépasse les cadres des municipalités. L’UPA joue carrément dans le domaine des municipalités sur ce point. Ces solutions sont en fait des recommandations qui seront faites durant les audiences publiques de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire à Québec ainsi qu’à Montréal.

Comme je le disais plus haut, c’est ce qui s’appelle prendre le problème à l’envers. Les terres agricoles dézonées le sont parce que vendues ou inutilisées. Un cultivateur qui vit de sa terre et ne veut pas vendre, personne ne va dézoner tout ça de force. Ce serait on ne peut plus discutable. S’il y a tant de dézonage, c’est que la demande résidentielle et commerciale est en croissance et celle pour l’agriculture est en baisse. C’est dommage mais c’est ça. L’UPA doit étudier le problème de la relève agricole, revoir ses manières de fonctionnement et sa façon de faire. Les agriculteurs sont des gens d’affaires, ils veulent bien faire partie d’un syndicat qui les défende, mais pas pour leur dire quoi faire ni comment le faire. L’UPA est interventionniste et laisse peu de place pour des manières de faire différentes de celles qu’elle préconise. L’autocritique n’est pas le fort de l’UPA qui préfère exiger que le gouvernement légifère en faveur des intérêts qu’elle défend plutôt que de se remettre elle-même en question. Elle le fait d’ailleurs souvent : lire son cri d’alarme pour l’industrie porcine lors du congrès 2006 : http://www.la-vie-rurale.ca/contenu/10026 .

Si Québec protège les terres agricoles comme le demande la CPTAQ, les municipalités qui désirent s’agrandir ne pourront pas le faire et seront entourées de terrains inutilisés ou peu exploités.

Je crois qu’il faut d’abord lutter pour que la relève agricole se fasse et ensuite protéger le territoire. Pour l’instant il n’y a pas de relève et rien n’indique qu’il y en aura sous peu. Il faut donc que l’UPA analyse ses façons de faire pour encourager la relève agricole. Une fois la relève assurée, les terres seront cultivées. Les demandes de dézonages seront alors carrément rejetées.

Il suffit de circuler dans les rangs dans toutes les campagnes du Québec pour s’apercevoir que sur 10 petites fermes il y a quarante ans il n’en reste qu’une grosse. Ça ne fait pas des municipalités très fortes. On peut comprendre l’intérêt de dézoner dans de telles conditions. L’option du plus gros c’est meilleur n’était peut-être pas la solution à généraliser au Québec. Il existe plusieurs façons de pratiquer l’agriculture et toutes devraient être encouragées. La relève serait beaucoup plus enthousiaste à ce moment-là.

Mettez vous à la place d’un jeune qui veut se lancer dans l’agriculture traditionnelle, il doit s’endetter pour des millions, pas des milliers, des millions de dollars. Quotas, machineries imposantes, bâtiments, maison et prix des terres sont inabordables. Pour quelqu’un qui veut se lancer en affaires, c’est le pire secteur. Avant de faire un sou il faut en avoir dépensé des millions et la preuve est faite par cent que le seuil de rentabilité est presque inatteignable. Les municipalités rurales doivent survivre, et ce n’est pas en les sclérosant d’une ceinture de terres agricoles souvent abandonnées que ça va mieux aller.

C’est à cet examen de conscience que doit se plier l’UPA. Il est temps qu’elle s’y attaque faute de quoi l’agriculture au Québec, à long terme, ne sera plus qu’un souvenir.

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