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La crise du boeuf, un constat d'échec de l'industrie agricole actuelle

Je viens d'écouter la Semaine Verte, édition du 6 mars 2005, et j'ai pu constater que la mauvaise image qui colle à la peau de l'agriculture, ce secteur important de notre économie, fait mal. Tous les maux s'abattent sur ceux qui nous nourrissent, ce qui est injuste puisque les citadins ont leur part de responsabilité dans la crise qui secoue le monde agricole de nos jours. Cette crise est importante : baisse de revenus, surexploitation des ressources, pollution, prroblème d'image et suicides à la hausse. Il est facile de comprendre le désarroi de ces gens. Mais voilà, pour continuer à nous nourrir à si bas prix, il faut, ici comme dans tous les pays industrialisés, de l'aide gouvernementale. Tenez-vous bien, 4,9 milliards de dollars en aide aux agriculteurs au Canada. Ce qui fait 163,30$ pour chaque canadien. Sachant que la majorité de ces canadiens ne paient pas d'impôt (enfants, retraités, pauvres et riches gens d'affaires avec un bon comptable), chaque payeur d'impôt a donné entre 400$ et 500$ en 2004 pour ce secteur. Cela fait 10$ par semaine par payeur d'impôt ou 20$ pour un couple qui paye ses impôt. La différence d'un panier d'épicerie bio et un panier d'épicerie traditionnel est presque nulle en terme de dépenses selon ces données. L'agriculture bio non subventionnée se retrouve désormais nez à nez avec l'agriculture traditionnelle subventionnée.

L’agriculture industrielle vit une crise majeure, elle n’est pas viable à long terme tant du point de vue de l’environnement, que du point de vue qualité et rentabilité. Ce secteur économique a pris une mauvaise direction il y a cinquante ans en choisissant la monoculture, la production spécialisée et industrielle. L’UPA a incité ses membres à prendre cette direction, ce n’était pas une erreur de le faire à une certaine époque, mais force est d’admettre que ce serait problématique de persister dans cette voie aujourd’hui. Le résultat ces derniers dix-quinze ans de l’industrialisation à outrance du secteur agricole : des fermetures massives de petites fermes à la production diversifiée, création d’OGM pour produire à moindre coût, utilisation de fertilisant agressifs, de pesticides dangereux, des antibiotiques et hormones de croissances, toujours pour produire plus vite et moins cher, utilisation de farines carnées, toujours pour économiser. En réalité il est de plus en plus cher de faire de la production agricole si on achète tous ces produits. Le consommateur pense payer moins cher mais paye deux fois sa bouffe, via les subventions de l’état. En plus, il ne sait plus ce qu’il mange, mais il sait que c’est de moins bonne qualité qu’avant. De la vrai merde, n’ayons pas peur des mots. Et ça, les agriculteurs le savent très bien surtout les anciens. Voilà pourquoi, partout à travers le monde, mondialisation aidant, un courant d’agriculture biologique s’est créé et prend de plus en plus de place depuis quinze ans. D’ici cinquante ans, il n’est réaliste de penser que l’ère de l’agriculture industrielle, des OGM et de l’alimentation chimique sera chose du passé. Prenons la crise du bœuf actuellement. Voilà une industrie agricole vouée à la faillite.

Rappelons les faits. Le 20 mai 2003, un cas d’ESB (maladie de la vache folle) est découvert en Alberta. Cela entraîne la fermeture immédiate des frontières à l’exportation de nos bœufs. Depuis, le secteur est dans une crise majeure. 60% des produits du bœuf sont affectés par cet embargo et d’autres cas furent découverts dernièrement. Les producteurs de bœufs ne peuvent survivre depuis sans l’aide gouvernementale tellement les prix sont bas et qu’il y a des surplus. Il n'est pas difficile d'appréhender une telle situation pour notre porc québécois dans l'avenir… Pour en revenir au bœuf, la frontière américaine était supposée s’ouvrir aux bœufs canadiens sur patte de moins de 30 mois le 7 mars. La R-CALF United Stockgrower of America (les propriétaires de parcs d’engraissements américains) www.r-calfusa.com est parvenue à obtenir une injonction du juge Richard Cebull de la cour du district fédéral du Montana pour maintenir la frontière fermée. Les 13 000 membres de cette association répartis dans 45 états sont sollicités pour donner des fonds qui servent à engager des procédures judiciaires pour garder la frontière fermée. Depuis presque deux ans, les affaires sont meilleures qu’elles étaient pour eux. Fini la compétition canadienne subventionnée. L’agriculture américaine se bat aussi avec l’énergie du désespoir pour survivre. Les temps à venir s’annoncent difficile pour l’industrie agricole chez nos voisins. En effet, le président Bush a annoncé d’importantes coupures dans les subventions à l’Agriculture pour son second mandat. Une réouverture de la frontière pour le bœuf canadien signifierait des pertes de revenus. Si en plus on ajoute à cela des pertes de subventions, imaginez le nombre de faillites à venir.

S’ajoute à cela, la crainte, bien légitime, des américains pour notre viande bovine. Nous aurions réagi de la même façon avec le bœuf américain si un cas de la vache folle s’était produit aux États-Unis, et nous serions aujourd’hui frileux d’ouvrir à nouveau notre frontière. Ça vous tenterait de manger du bon bœuf ou mouton d’Angleterre? Moi pas! Ce que tout cela démontre, c’est le cul de sac où se trouve l’agriculture industrielle traditionnelle actuellement et ses limites. La population veut bien donner de son argent pour permettre à un pan de son économie de survivre durant une période difficile. Pour l’agriculture, c’est de pire en pire depuis dix ans. Les gens se tournent de plus en plus vers des produits bio pas plus cher au fond puisque non subventionnés, ou si peu, et meilleurs pour la santé.

Trop d’agriculteurs ne cessent de geindre et de demander l’aide du gouvernement (ça fait pas très leader et débrouillard question image) mais d’autres trouvent des solutions et brisent cette image de perdant. Ils diversifient leur production, se tournent vers la production bio ou transforment leur produit sur place pour faire du fromage, par exemple. D’autres livrent des paniers de légumes variés durant la belle saison à leurs clients etc. Les possibilités sont nombreuses, originales, pas toutes rentables mais pour beaucoup oui. Les solutions ne sont pas toutes issues de l’agriculture bio, mais de plus en plus le sont. L’UPA n’est plus garante d’une pensée unique du monde agricole, et c’est tant mieux. Ce syndicat a sa place mais devra faire plus d’efforts pour mieux conseiller ses membres et leur montrer qu’il y autre chose que l’agriculture industrielle. La guerre entre l’Union paysanne et l’UPA doit cesser, il y a de la place pour ces deux courants de pensée. Sur bien des points de belles collaborations pour solutionner d’importants problèmes sont souhaitables. Comme dans tous les secteurs de l’économie, le monde change. Une nouvelle agriculture, qui est nécessaire, apportera son lot de drames, faillites etc. L’agriculture biologique comporte aussi d’énormes risques, mais il est prouvé qu’elle peut être rentable, qu’elle peut faire vivre des familles et bien sûr que c’est meilleur pour notre santé et pour notre environnement. La crise actuelle du bœuf n’est qu’un autre exemple, parmi tant d’autres, de l’échec de l’industrie agricole. Les solutions sont ailleurs et de plus en plus d’agriculteurs abandonnent le terme «industrie» pour faire de l’agriculture leur mode de vie. Le retour du gros bon sens des gens de la terre revient tranquillement. Il reste à espérer que le mouvement d’un retour à une agriculture plus saine et naturelle se poursuivra. Les grandes multinationales d’OGM, de fertilisant, d’hormones et autres saloperies ne voient pas d’un très bon œil ces changements vers le naturel.

Si le R-Calf USA a réussi à garder la frontière américaine fermée par leurs actions militantes, pourquoi l’UPA et l’Union Paysanne ne s’uniraient pas pour faire de l’action militante positive? Par exemple militer pour l’abolition des gras trans dans l’alimentation et le développement de meilleures huiles ici au Québec. Je pense à la ferme Champigny à Upton qui fait de l’excellente huile de tournesol bio en quantité étonnante. Au lieu d’inciter ses membres à se plaindre, demander toujours plus de subventions et tirer sur des vaches pour illustrer leurs revendications, c’est par l’action militante positive suggérant des solutions qu’ils arriveront à leurs fins. L’achat par l’UPA de l’abattoir à Ste-Cyrile de Wendover est une belle action militante car elle pourra au moins garantir un prix plancher pour les vaches de réforme à ses membres. L’Union Paysanne et l’UPA, qui représentent les agriculteurs, trouveront certainement des moyens efficaces pour sortir l’agriculture du marasme actuel. C’est aux membres de lui proposer également des solutions positives et à s’impliquer pour répondre aux besoins de leurs consommateurs : les citadins. Citadins et agriculteurs s’entendent sur une chose : l’industrie agricole, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, ne peut continuer ainsi indéfiniment. Des changements majeurs sont déjà en cours par la force des choses et cela continuera progressivement dans les décennies à venir. Pour en revenir à notre industrie du bœuf, sachez bien que lorsque la confiance sera revenue, il n’en restera plus grand chose à moins que les gouvernements la subventionne pour qu’elle survive d’ici des temps meilleurs. Il serait étonnant que les frontières ouvrent dans un avenir rapproché. D’ici là, payons pour la survie des producteurs de bœufs, mais demandons-nous pourquoi nous payons et pour combien de temps? Dossier à suivre de près.

Références :

http://www.scics.gc.ca/cinfo05/830841004_f.html sur la récente rencontre des ministres de l’agriculture http://www.r-calfusa.com Sur les militants qui veulent garder leur frontière fermée au bœuf canadien, ce qui est bien dommage pour nous mais compréhensible.

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